Boris Vian – Second Acte

Posted on samedi 4 avril 2009

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Me revoilà, Boris. « Re » comme disent les jeunes, tu les connais, ça raccourcit un mot, ça se croit « opé' ». Nous nous étions quitté au mois de Juillet 1946 et tu nous réservais une surprise. Ton esprit frondeur et provocateur s’amuse d’une idée qui lui est venu un soir de cet été, tu veux écrire un roman érotico-poil à gratter en y mélangeant les thèmes qui te dérange. Tu es sacrément blasé par la pudibonderie et le racisme à la française et tout cela se reflète dans « J’irais cracher sur vos tombes ». L’air de rien, tu le proposes à un de tes amis qui vient de monter une maison d’édition et pour faire croire que c’est une traduction, tu le signes du nom de Vernon Sullivan, en hommage à Paul Vernon et Joe Sullivan, deux grands musiciens. Notez-bien et toi aussi, Boris, ça peut te servir là où tu es, que les Pink Floyd ont usé du même stratagème pour le nom de leur groupe. Si tu veux te faire mousser, tu peux dire que c’est grâce à toi, je ne t’en tiendrais pas rigueur.

Ce chef-d’œuvre est donc ton premier roman édité. On a connu départ moins glorieux… Cependant, comme toute bonne légende qui se respecte et qui ne se chie pas dessus avant l’arrivée dans les bras de la reconnaissance populaire, le bouquin fait un four. Tu commences à monter au front pour défendre Vernon Sullivan et les suspicions commencent à fondre sur toi, tel un bouclier fiscal sur Johnny Halliday. Deux mois après la sortie du livre, plus personne ne doute que tu en es l’auteur. Chapeau la couverture, heureusement que tu n’étais pas flic… Un évènement inattendu va lancer ta carrière. Un certain Daniel Parker t’assigne en justice pour atteinte aux bonnes mœurs. Et forcément, par esprit de contradiction, l’esprit humain étant ce qu’il est, quand on lui interdit quelque chose, il se rue dessus. (Note à moi-même : et si on interdisait l’intelligence?) Penaud devant le tribunal, tu te défends en disant que ce n’est vraiment pas toi l’auteur et, pardonne-moi l’expression, tu baisses ta culotte façon Galillée en l’an de grâce 1633. Tu vas même, pour prouver ta bonne foi, jusqu’à traduire le roman en anglais. Cependant, le livre est retrouvé sur le corps d’une femme assassinée et les critiques hurlent sur l’influence néfaste de tes écrits. Tu es un « assassin par procuration » et l’on peut bien voir que cette histoire est vieille comme le monde. Combien de débats comme celui-ci foisonnent dans notre beau pays encore aujourd’hui? L’histoire se répète, personne ne prend des notes et tout le monde en pâtit. Toute une belle polémique qui tache ta chemise et tes bas pour finir par une relaxe en Août 1947. On aurait légitimement pu penser qu’en cette période, la France avait mieux à foutre mais faut croire que non…

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Dans vos gueules, j’y arrivais pas. Là au moins, vous bougez plus !

Parlons fréquentations. Tu traines au Tabou Club depuis Avril 1947 où grâce à tes relations vont jouer Miles Davis et Sidney Bechet pendant que prennent table Jean-Paul Sartre, Albert Camus et autres célébrités artistiques. A la même période, l’une de tes autres œuvres restées célèbres est enfin publié : « L’écume des jours » ne rencontre pas le succès et pense plus que sérieusement à s’inscrire sur meetic. A l’automne 1947, c’est l’événement. Tu es invité à animer l’émission « Les Temps Modernes » que tu renommes en « Radio-Massacre ». Après moults propos dérangeants, tu es délogé par la police alors que l’orchestre Abadie animent le fond sonore. Le 7 Janvier 1948, ton cher ami « Le Major revenu des Indes » sort, comme à son habitude, par la fenêtre de son invité, oubliant, ô misère de l’urbanisation, qu’il était au 7ème d’étage d’un immeuble.

Fin de la même année, tu admets enfin devant le juge d’instruction être l’auteur de « J’irais cracher sur vos tombes ». C’est Haro sur Vian, tu es inculpé d’outrages aux moeurs, le livre est interdit et le fisc te tombe dessus. Tu n’as pas payé d’impôts sur tes recettes puisque ce n’était (clin d’oeil appuyé) pas toi l’auteur. Fin 1949, tu écris une chanson pour Henri Salvador et c’est le début d’une grande amitié que l’on pouvait revoir surgir par instant dans les éclats de rires tonitruants de l’homme aux taches. Le 6 Janvier 1950, la Sacem enregistre ta demande de référencement en tant que auteur-compositeur. Peu de temps après, en avance sur ton temps mais pas non plus pionnier, tu commences à t’intéresser de très près à la science-fiction et tu fondes avec Queneau et consorts, le groupe des Savanturiers. Coïncidence ou facétie du destin ? C’est peu de temps après que tu sombres dans tes années noires, tu es sur la voie du divorce avec Michelle et même si tu fricotes avec Ursula Kleber, cette séparation ne te remplit pas d’aise non plus… C’est donc dans ces eaux-là que tu rédiges ton recueil de poème que tu nommes, pour repartir du bon pied sur les verts chemins de la joie et la gaieté, « Je voudrais pas crever ». Tu sors doucement de ta dépression et tu trouves un appartement dans la cité Vernon où tu es voisin de Jacques et Janine Prévert. Ce qui est bien avec les voisins célèbres, c’est que l’on peut se plaindre d’eux dans les magasines peoples. Dans le même mois de Janvier 1953, les éditions Vrille publient ton roman « L’arrache-coeur » qui est celui que tu as le plus défendu, bec et ongles. Il a été refusé par Gallimard mais malheureusement ni la critique ni le public ne seront même au courant de la sortie du bouquin. C’est donc un crêve-coeur pour toi et tu ne m’en voudras pas de ce jeu de mot si facile.

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Quand je pense que l’on m’a fait croire que le bac était le plus important diplôme de ma vie…

L’année 1954 est ton année de grâce comme ils disent dans la Bible et dans les pages jaunes. On te propose une adaptation de « L’écume des jours » au cinéma et lassé par le genre humain, fait de massacres, de guerres, de chiens sur les routes et de pipi au lit, tu écris « Le Déserteur ». Grand moment de l’histoire que l’on n’apprend pas à l’école, trop occupé par les ruines grecques et les oliviers latins, cette chanson a un destin atypique. Elle passe légèrement inaperçu jusqu’au jour où, en se rasant la barbe un lendemain de diner mondain, Monsieur Paul Faber manque de se couper en dessous de l’oreille droite ! Mais qu’est ce que c’est que cette chanson qui prône la paix ? Virez-moi ça des ondes ! La censure sociale fait son boulot et tu écris une lettre mémorable à ce monsieur :

« Non, Monsieur Faber, ne cherchez pas l’insulte où elle n’est pas et si vous la trouvez, sachez que c’est vous qui l’y aurez mise. je dis clairement ce que je veux dire ; et jamais je n’ai eu le désir d’insulter les anciens combattants des deux guerres, les résistants, parmi lesquels je compte bien des amis, et les morts de la guerre – parmi lesquels j’en comptais bien d’autres. Lorsque j’insulte (et cela ne m’arrive guère) je le fais franchement, croyez-moi. Jamais je n’insulterai des hommes comme moi, des civils, que l’on a revêtus d’un uniforme pour pouvoir les tuer comme de simples objets, en leur bourrant le crâe de mots d’ordre vides et de prétextes fallacieux. Se battre sans savoir pourquoi l’on se bat est le fait d’un imbécile et non celui d’un héros ; le héros c’est celui qui accepte la mort lorsqu´il sait qu’elle sera utile aux valeurs qu’il défend. Le déserteur de ma chanson n´est qu´un homme qui ne sait pas ; et qui le lui explique ? Je ne sais de quelle guerre vous êtes ancien combattant – mais si vous avez fait la première, reconnaissez que vous étiez plus doué pour la guerre que pour la paix ; ceux qui, comme moi, ont eu 20 ans en 1940 ont reçu un drôle de cadeau d’anniversaire. Je ne pose pas pour les braves ; ajourné à la suite d´une maladie de coeur, je ne me suis pas battu, je n’ai pas été déporté, je n’ai pas collaboré – je suis resté, quatre ans durant, un imbécile sous-alimenté parmi tant d´autres – un qui ne comprenait pas parce que pour comprendre il faut qu’on vous explique. J’ai trente-quatre ans aujourd’hui, et je vous le dis : s’il s’agit de défendre ceux que j’aime, je veux bien me battre tout de suite. S’il s’agit de tomber au hasard d´un combat ignoble sous la gelée de napalm, pion obscur dans une mêlée guidée par des intérêts politiques, je refuse et je prends le maquis. Je ferai ma guerre à moi. le pays entier s’est élevé contre la guerre d’Indochine lorsqu’il a fini par savoir ce qu’il en était, et les jeunes qui se sont fait tuer là-bas parce qu’ils croyaient servir à quelque chose – on le leur avait dit – je ne les insulte pas, je les pleure ; parmi eux se trouvaient, qui sait, de grands peintres – de grands musiciens ; et à coup sûr, d’honnêtes gens. Lorsque l’on voit une guerre prendre fin en un mois par la volonté d´un homme qui ne se paie pas, sur ce chapitre, de mots fumeux et glorieux, on est forcé de croire, si l’on ne l’avait pas compris, que celle-là au moins n’était pas inévitable. »

Et paf, dans tes dents !

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