Boris Vian. (Partie 1)

Posted on mardi 24 mars 2009

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Salut Boris, sais-tu que c’est le premier article sur quelqu’un que j’apprécie? Cela mérite d’être souligné. Pour raviver à la mémoire des jeunes pousses que tu as existé avant tes fameux tubes « Miss Camping » et « Soirée Disco ». Tu nais le 10 Mars 1920 à la Ville d’Avray. Tes parents s’appellent Paul Vian et Jeanne Brousse, tous deux très aisés. L’un est rentier et l’autre est héritière. De nos jours, on appelerait cela des « people », ces gens qui sont connus car ils passent dans des journaux où sont des gens connus. Chacun de leur côté, tes parents vivent une vie d’orphelin, frappés par la destinée des solitaires. Ils se rencontrent (forcément, me direz-vous) et vont vivre à Ville d’Avray, cité d’art et de rébellion contre la religion et l’armée, cette ambiance imprégnera fortement le petit Boris qui saura s’en resservir à bon escient. Mais en attendant, tu es tout jeune et tu gambades à travers champs et blés tandis que la grande crise virevolte, elle, en sens inverse jusqu’à l’inévitable collision. 1929 donc, tes parents sont obligés d’habiter dans la maison du gardien et de louer la villa à la famille Menuhin, dont le fils Yehudi fut un grand violoniste. Ton papa se retrouve obligé de travailler! Diantre, quelle grossièreté. Où va le monde si les honnêtes rentiers sont obligés de bosser pour organiser des soirées mondaines? Brrr, ça me gèle les os.

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Je m'en fous, je ne regarderais pas l'objectif, vous n'aviez qu'à pas me donner cette chemise hideuse à la fin!

En 1932, tu as 12 ans et c’est le semi-drame. Les médecins diagnostiquent une crise de rhumatisme articulaire aiguë, entrainant une insuffisance aortique – comme quoi les médecins n’ont pas attendu le XXIème siècle pour mettre des mots compliqués partout et encore, on s’en sort bien, on n’est pas allemands. A tes 17 ans, tu entres au lycée Condorcet, à ne pas confondre avec le Con d’Orsay, d’ailleurs passons tous le bonjour à Monsieur Kouchner. Petite anecdote amusante au sujet de ce fameux lycée, il a été renommé « Lycée Karl Marx » pendant quelques jours en Mai 1968, car les élèves voulaient que leur établissement porte un nom de révolutionnaire. Ce n’est qu’après avoir appris qu’ils n’avaient pas besoin d’aller chercher si loin qu’ils rendirent son ancien nom et ses honneurs au révolutionnaire français Nicolas de Condorcet. Insouciance de la jeunesse… (Je reste poli, note bien Boris) Bref, dans ce lycée, tu passes sans grand dommage les épreuves successives et tu te retrouves en classe de prépa scientifique. Tu entres ensuite à l’école centrale de Paris. Bref, tu sembles pré-destiné à une belle carrière de rond de cuir.

Sauf qu’un engin un peu spécial vient de frapper le sol de Paris en soulevant des huées et des applaudissements. Le jazz divise le peuple mais toi, il te multiplie. Tu deviens LE Boris Vian, celui qui touchera à tout au cours de sa vie. Mais l’histoire, celle qui fout le bordel dans la géographie, décide de faire des siennes. La guerre éclate comme une bombe à eau beaucoup trop remplie, le 3 Septembre 1939. Tu es réformé à cause de ta maladie du coeur. Une fois n’est pas coutume, elle t’aura sauvé la vie. En Juillet 1940, toute ta petite famille descend vers la  Gironde et tu les rejoins à vélo. Le 21 de ce même mois, tu rencontres Michelle à une surprise-party sur la plage et elle te présente un peu plus tard Jacques Loustalot, un jeune homme foutraque de 15 ans qui marche sur les toits, sort de chez les gens uniquement par la fenêtre et se fait appeler le « bienheureux major de retour des Indes » et apparaîtra sous ce nom dans tes romans.

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Ma petite maman chérie, je vais faire les courses, je n'oublie pas le lait et les œufs. Pense à pendre mon linge.

Tu te maries le 3 Juillet 1941 avec Michelle. C’est à cette période que, poussé par ta femme, tu te lances dans l’écriture. Un beau jour, alors que tu te promenais avec celle-ci et le Major, un événement vient bouleverser ta vie sur les quais de l’île Saint-Louis. Ayant échappé à la censure de l’époque, beau comme des ânes en plâtres et gémissant sur ton chemin des « prends-nous, prends-nous » aussi pitoyable qu’arrache-coeur. C’est ainsi que tu fis connaissance avec les premiers polars américains. Ta précieuse t’apprend alors l’anglais en te traduisant ces romans et des chansons de jazz aussi, parce que quand même le jazz c’était quelque chose pas comme ces sauvageons d’aujourd’hui non mais alors ma pauvre Lucette on vit une époque pas croyable!

En Juin 1942, tu obtiens ton diplôme d’ingénieur et tu débutes à l’AFNOR (l’Association Française de NORmalisation, mais oui bien sur) où tu t’emmerdes comme jamais! Heureusement, tu joues dans un big band de jazz et cela te sert d’échappatoire. Tes collègues pourront se reconnaître dans leur métier avilissant mais n’en feront rien, trop occupé à rire de la description de ces gros idiots. Puis passe la guerre et ses flonflons, les 60 millions de résistants (clin d’oeil rigolard), le général de Gaulle tapi à l’ombre (ou Londres, je confonds toujours) et les monuments aux morts tout prêts à sortir des usines. Avance rapide jusqu’en 1944, 22 Novembre. Ton papa est assassiné en pleine nuit par des cambrioleurs. C’est quand même balot de mourir ainsi, banalement, en pleine guerre. Le destin n’est pas toujours caucasien.

df

Le club du strabisme est malheureux de devoir refuser votre collaboration, Monsieur Vian.

La fin de la guerre, la libération, l’euphorie collective. Toi, tu t’en fous. Très austère, tu regorges de manuscrits. Si l’on en juge par ta bibliographie, il y a 6 oeuvres qui sortent entre 1946 et 1947 et pas des moindres. Tu fais la connaissance de Raymond Queneau (pour qui a déjà mangé des quenelles, je ne vois pas comment l’on peut simplement envisager de faire confiance à un garçon avec un nom pareil) qui fait partie du jury du prix de la Pléiade. Tu décides donc d’écrire un roman pour remporter cette distinction, réaction normale d’orgueil totalement banale que de se dire « tiens, maintenant que j’ai un peu de temps tranquille aux toilettes, si je remportais un concours littéraire? » N’empèche que je me moque de toi, mais le bouquin en question, c’est « L’écume des jours » et qu’il ne remportera justement pas le prix, c’est ce qui fait la beauté du geste. Tu perds en « finale » dans ce concours d’influence (chaque membre du jury reçoit plus ou moins des consignes) face à un autre écrivain de renom… L’abbé Jean Grosjean! Moi, je comprends que tu aies perdu face à un tel monstre auquel la postérité a ouvert grand ses bras et n’a laissé personne omettre l’illustre nom de ce non moins illustre monsieur. Arrête d’être mauvais joueur, Boris!

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